désinformation, censure, écoute, mise en examen abusive, fichage, le nouveau visage de la démocratie ?

Depuis le début du conflit qui oppose les manifestants pacifiques aux autorités (dont la violence est non seulement insoutenable de brutalité, mais aussi totalement injustifiée), nombreux sont ceux qui, en Turquie comme en Europe, tentent d’informer et de mobiliser le maximum de personnes et de médias dans le but de faire cesser les exactions d’un gouvernement soi-disant démocratique et républicain.

visage democratie

Alors que nous prenons beaucoup de risque pour transmettre les revendications de ceux qui se battent sur place, les soutenir du mieux possible, eux qui font preuve d’un courage exemplaire, je trouve révoltant, irrespectueux et particulièrement indigne de lire dans les journaux en France que « la jeunesse de la place Taksim sort vaincue de cette bataille politique » (Le Monde du 18 juin 2013).

C’est abject ! Les médias français n’ont donc plus aucune objectivité et ne prennent même plus la peine de contrôler leurs informations, alors que le nombre de moyen de communication à leur disposition est plus important que jamais… Il est vrai qu’il est plus facile de continuer à lobotomiser les gens à coup de jeux télévisés, de leur laver le cerveau à coup de talkshow étrangers qui les brossent dans le sens du poil… et les confortent dans leur bonne conscience.

Il est vrai aussi que c’est plus facile de réduire ces actions, en Turquie comme au Brésil, de bataille politique, et de rejeter la faute sur un gouvernement corrompu ou dictateur… Seulement, la réalité n’est pas si simple, et il y a bien plus que du politique dans chacune des revendications. C’est un système entier qui est ici remis en question, un ordre établit qui profite à une certaine minorité, tout autour du globe, et que ces jeunes refusent. Ils refusent de se laisser manipuler, ils refusent qu’on leur impose leur façon de vivre, ils veulent avoir le choix, un vrai choix. Ils crient haut et fort qu’ils manifestent pour un avenir de liberté et de fraternité, et qu’ils veulent vivre la vie qu’ils ont choisi, pas celle qu’une minorité globalisante a déterminé pour eux.

Leur combat n’est pas uniquement le leur, enfermé dans les frontières d’un pays en proie à la révolte populaire, mais ce sont en fait des revendications communes à tous, pour une liberté réelle et non pas conditionnée par les besoins capitalistes d’une société mondialisée sans âme.

Et comme le dit si bien Defne, contrairement à ce que clament bien des médias : les manifestants, ILS ONT GAGNE !!!

Je partage ici un extrait de l’excellent article de Defne Gursoy , paru le 19 juin 2013 : Le Sultan est nu !

http://blogs.mediapart.fr/blog/defne-gursoy/190613/le-sultan-est-nu

« Ils ont gagné. Non seulement parce qu’ils ont réussi à se débarrasser de l’étiquette « apolitique » que leur avaient collé leurs grands frères et grandes sœurs (dont j’avoue avoir fait partie), mais ils ont redéfini le champ de l’appartenance citoyenne en la débarrassant de toute idée reçue. Gauche, droite, écolo, kurde, islamiste, conservateur, nationaliste, tous ces adjectifs ont été vidés de leur sens comme on l’avait défini auparavant. La jeunesse « quatrevingtdizarde », comme on les appelle ici depuis peu, a même redéfini les relations de classes du pays. La libération de la parole de chacun est venue par les nouveaux moyens de communication, les réseaux sociaux, pour démocratiser le champ de la liberté d’expression. Il n’y a plus de privilégiés dans la communication, l’espace public appartient à tout un chacun.

Ils ont gagné, car ils redéfinissent le sens proclamé d’une certaine politique en Turquie. Ainsi, une jeune musulmane anticapitaliste me disait deux heures avant le « nettoyage » du parc samedi soir qu’elle était là pour soutenir la liberté d’expression de ses paires qui sont à leur tour discriminées par un gouvernement et un pouvoir « qui ne représente surtout pas les musulmans de ce pays ». « Nous qui avons été persécutées pendant de longues années, pour le port de notre voile à l’université et ailleurs dans l’espace public, il nous est totalement insupportable de voir que, à l’heure où nous avons acquis nos libertés, le pouvoir de M. Erdogan ose réprimer ceux qui ne sont pas comme nous tout simplement parce que cela ne lui plait pas. Pour nous, M. Erdogan n’est pas un politique musulman, il est simplement néolibéral et nationaliste, ce qui englobe tout ce contre quoi nous luttons ».

Ils ont gagné parce que tous les soirs dans la totalité du territoire turc retentit pendant au moins un quart d’heure le tambourinage sur les casseroles des citoyens qui veulent faire entendre leur opposition. Certains quartiers, comme Kadikoy à Istanbul, où la police est quasi-absente depuis le début des émeutes, font chanter ce concert citoyen pendant des heures durant, accompagné des slogans phares « Partout Taksim, partout la résistance » et « Nous allons résister jusqu’à la victoire ».

Ils ont gagné puisque dans des dizaines de parcs à Istanbul se regroupent des manifestants pacifistes tous les soirs (à partir de 21h00) pour rappeler qu’ils sont toujours là, dans d’autres lieux si on leur interdit le Gezi Park. On appelle ses regroupements « les rencontres de démocratie directe ».

Ils ont gagné car surgissent de tout part des nouvelles formes de résistance et de manifestation. Ainsi, « l’homme debout », un jeune danseur-chorégraphe venu sur la place Taksim lundi en fin de soirée, est resté planté devant le centre culturel Ataturk, lui-même menacé de démolition par le premier ministre. Il est resté debout sans bouger ni parler pendant huit heures d’affilées. Il ne portait aucune pancarte, aucun drapeau ou bannière. Les réseaux sociaux ont immédiatement relayé l’information. Quelques heures après le début de cette expression originale de désobéissance civile, des dizaines sont venus lui tenir compagnie, eux aussi debout et silencieux et immobiles. Au petit matin, les policiers sont intervenus, sans violence pour une fois, et les ont emmenés au poste pour faire une déposition. Ils ont été relâchés très vite. Et très vite, le buzz s’est répandu dans le pays. Partout, des hommes et femmes debout continuent de manifester, sans hurler de slogans, sans revendication même.

Ils ont gagné parce que le discours du premier ministre lors de ses deux meetings du weekend dernier, à Ankara puis à Istanbul, montre que le sultan auto-proclamé a peur. Il a peur des bruits des casseroles le soir, qui retentit dans chaque quartier. Il a peur que les « autres » de son pays, qu’il continue à arroser de nouveaux qualificatifs insultants tous les jours, vont prendre le dessus de ces foules qu’il a si habilement réuni lors de ces meetings. Il a peur car il continue de mentir sur tous les fronts, du nombre de gens qui sont venus l’écouter (il parle de million de supporters, alors qu’il a payé 130 livres turques pour n’y réunir que 300 000 badauds dans les deux villes) à la désinformation systématique sur les événements de Taksim. La mosquée de Dolmabahçe avait ouvert ses portes pour donner refuge aux blessés. Les médecins bénévoles ont soigné des centaines dans cette mosquée. Le premier ministre continue à mentir dans chaque discours en prétendant que cette mosquée fut l’objet d’une fête arrosée d’alcool, pour ne pas dire une orgie ! Même l’organe officiel de l’AKP, le quotidien Yeni Safak, a démenti ces allégations.

Et ils ont gagné. Car rien ne sera comme avant en Turquie. Un peuple entier a pris goût à manifester, à s’exprimer dans la rue, grâce à la bravoure de quelques jeunes qui ont osé défier un pouvoir de plus en plus autoritaire « pour deux-trois arbustes », comme dirait M. Erdogan.

 

Le Sultan a non seulement peur mais il est nu ! Dans un article précédent, j’avais terminé mes propos en soulignant que la solution à court terme devrait venir de l’intérieur de l’AKP. Après trois semaines de révoltes et de manifestations – qui continuent, soulignons-le – si les membres de l’AKP préfèrent toujours s’aligner autour de leur chef suprême et n’osent toujours pas le critiquer, il faut leur rappeler que c’est trop tard. Le pays entier est au courant des milliards de dollars amassés par M. Erdogan, sa famille et son entourage depuis plus de dix ans de pouvoir. C’est sans aucune hésitation cette soif de rente insatiable qui les rend sourds-muets, puisque le sultan est nu et tout le monde le sait !

La jeunesse de la Turquie sort renforcée de ce bras-de-fer. Si le pouvoir a lancé la « chasse au sorcières », les manifestants resteront mobilisés et vigilants. Avec de nouvelles formes d’expression tous les jours, de plus en plus originales, créatives et pacifistes. Nous demandons aux médias européens de continuer à diffuser les informations. Rien n’est fini, en fait, ce n’est que le début ! »

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