Leçons de citoyenneté et liberté de choix

Alors que les médias internationaux couvrent les manifestations en Turquie, même les plus aguerris des milieux politiques sont choqués de constater les violations flagrantes des droits de l’homme, ainsi que la diversité d’âge parmi les manifestants qui sont battus et gazés par la police de façon quotidienne. Les agences de presse et les commentateurs politiques écrivent avec passion sur ce qui se passe, et désignent habituellement les manifestations comme le résultat de tensions entre la politique religieusement marquée du gouvernement de l’AKP et l’opposition kémaliste laïque, frustrée des agissements des islamistes. D’autres analyses ont parlé de l’importance symbolique de la place Taksim (où les manifestations ont commencé), de la personnalité de M. Erdoğan, et ont même fait des comparaisons avec le mouvement Occupy Wall Street et de la soi-disant «printemps arabe».

citoyens

Ce que malheureusement nous ne voyons pas dans la presse occidentale, c’est l’essence même de ce mouvement, qui n’a rien de politique, mais qui représente un appel à l’introspection et à l’autocritique. Les « protestations du Parc Gezi », comme elles sont appelées tout autour du pays, ne portent pas sur les tensions entre islamistes et laïcs, mais entre le capitalisme de copinage et la partie de la population qui osent remettre en question les bénéfices personnels qui ont été faites à partir de l’héritage de leur pays.

En d’autres termes, les manifestations sont le résultat du trop-plein de frustrations d’une population éclairée face à un gouvernement qui traite les forêts, les bâtiments historiques, ainsi que l’économie d’un pays, comme sa propriété personnelle, multipliant la construction de résidences de luxe et de centres commerciaux via des contrats partagés entre sa famille et ses amis.

Ces actes politiques autoritaires ont longtemps été délibérément ignorés par les milieux d’affaires et les politiques en Occident, en raison d’indicateurs économiques apparemment positifs et de l’attractivité croissante du marché turc. L’Occident s’est bien gardé de se demander comment une telle croissance pouvait être durable, et encore moins que les lacunes démocratiques du pays conduiraient inévitablement à l’instabilité. Si la Turquie a longtemps été présentée comme un modèle de politique à majorité musulmane par de nombreux experts, en termes d’arrestations et d’emprisonnement de journalistes, le gouvernement AKP a depuis longtemps dépassé l’Iran et la Chine, à tel point que la population turque a recours aux médias étrangers et aux réseaux sociaux pour rester informée.

Les manifestants qui viennent de tous horizons (politique, religieux, ethnique, d’âge…) ne sont pas forcément contre les nouveaux projets de construction en soi, ni contre les progrès économiques, ils exigent seulement d’être informé sur les tenants et les aboutissants de ces projets, ils exigent simplement la transparence. Les manifestants et ceux qui soutiennent leur mouvement sont conscients qu’il n’y aura pas de progrès durables si on impose aux familles le nombre d’enfants à avoir, indépendamment de leur situation économique, ou si on empêche les gens de parler ou d’écrire librement. Plus encore, si on ne leur laisse aucun choix concernant les décisions politiques, scientifiques, économiques ou environnementales qui sont prises, et qui ont, automatiquement, un impact sur leur vie quotidienne.

Le nombre d’articles dans la presse internationale qui idéalise le gouvernement de l’AKP et même dépeint ses détracteurs comme paranoïaques sont légion. Ils ne font que mettre en évidence le manque total de professionnalisme et d’objectivité de beaucoup de médias occidentaux, qui ne prennent pas la peine de vérifier leurs sources, ou choisissent délibérément d’omettre certaines informations.

Ce qui se passe en Turquie devrait devenir une leçon de civisme et de prise de responsabilité pour ceux qui voient la Turquie comme une simple destination de vacances, un marché émergent ou un modèle politique pour les pays à majorité musulmane. Au lieu de ne voir que ce qui nous arrange, nous devrions regarder la réalité dans son ensemble, et non pas seulement les petits morceaux qui nous conviennent. Il faut arrêter de croire tout et n’importe quoi, sous prétexte que c’est « passé à la télé » ou écrit dans les journaux… C’est en se faisant sa propre opinion, en comparaison les informations, en cherchant, et en faisant preuve d’esprit critique, que nous gardons notre intégrité et que nous sommes capables de réagir face aux abus d’une élite dirigeante, ou tout simplement, de garder une liberté de choix.

 

Face à la répression extrêmement brutale des manifestations en Turquie, au Brésil, et ailleurs, nous devons prendre conscience que tout réel progrès, quel qu’il soit (politique, économique, scientifique, médical …), réside dans la liberté d’un peuple, et non pas dans le bon vouloir de ses dirigeants. Ces derniers, qu’ils soient à la tête d’une holding internationale ou d’un gouvernement, ne sont pas là pour leur bénéfice personnel, mais bien pour servir ceux qui leur ont fait confiance et pour lesquels ils travaillent.

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