À PROPOS DU BOUDDHISME ET DU CAPITALISME – SULAK SIVARAKSA

Transcription du reportage d’Arte, dans la série « Que faire » – entretien avec Sulak Sivaraksa

 respire

J’ai choisi de retranscrire ce matin l’interview de Sulak Sivaraksa, parce qu’il exprime parfaitement mon sentiment, et ce depuis plusieurs années déjà, sur l’état du monde et les dérives de la société capitaliste consumériste (moderne quoi !), et les solutions, simples, sur lesquelles toute personne, et surtout celles qui se disent sensées et intelligentes, devrait travailler !

Sulak Sivaraksa est professeur de sociologie, auteur et activiste thaïlandais.

Il est l’un des représentants les plus importants du « bouddhisme engagé », un courant qui œuvre activement à l’éradication des discriminations économiques, sociales et sexuelles et des souffrances que celles-ci engendrent.

Il est le fondateur de plusieurs organisations non gouvernementales parmi lesquelles le Réseau International des Bouddhistes Engagé(e)s qu’il a fondé avec le Dalaï Lama.

Partout, il lutte pour la justice sociale, la protection de l’environnement et une alternative à la société de consommation.

Sulak Sivaraksa a été emprisonné à plusieurs reprises.

En 1994, il est nominé pour le Prix Nobel de la Paix. En 1995, il reçoit le Prix Nobel alternatif suédois. En 2001, il reçoit le Millenium Ghandi Award en Inde. En 2011, la fondation japonaise Niwano lui remet le Prix de la paix.

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À PROPOS DU BOUDDHISME ET DU CAPITALISME

Réponses de SULAK SIVARAKSA

« Le monde actuel est principalement contrôlé par le marche. Les gens en veulent toujours plus. Il n’y a pas de limite à l’avidité. C’est là je crois quelque chose de très dangereux. Ce que l’on appelle économie libérale n’est autre que du capitalisme, et évidemment, c’est directement lié au consumérisme. On veut nous faire croire que le bonheur découle de l’acte d’achat. On peut tout acheter, et à n’importe quel prix. Si bien que selon moi, les gens s’intéressent au prix, et non plus à la valeur des choses.

Je crois que nous devrions penser davantage en terme de valeur, c’est-à-dire l’amour, l’amitié, la compassion. Moins de compétition, plus de contentement. Une fois que nous aurons compris que nous pouvons faire énormément en faveur des autres, ce sera je crois le début du véritable bonheur. Etre au service des autres, et non pas se servir d’eux. Et par les autres, je n’entends pas seulement les êtres humains, mais aussi tous les êtres sensibles, les animaux, les plantes, la nature.

Dans le bouddhisme, l’égo, le moi, n’est pas réel. Le moi peut donc être utile, ou nuisible. Si vous vous prenez trop au sérieux, le moi ne peut qu’uniquement être nuisible. Mais si vous considérez que vous pouvez être au service des autres, faire preuve d’humilité, avoir du sens, alors le moi peut s’avérer utile. Mais il ne faut pas le prendre trop au sérieux. Moquez-vous de votre égo. C’est pourquoi, dans le contexte bouddhique, chaque être devrait apprendre à respirer. C’est beaucoup plus important que d’apprendre à penser. Parce que la respiration est l’élément suprême de notre vie. Nous respirons en permanence, 24h sur 24, 7 jours sur 7, sans la moindre interruption. Et pourtant, nous ne nous préoccupons pas de la respiration. Nous inspirons beaucoup d’anxiété, de jalousie, de cupidité, de haine. Surtout à l’époque actuelle, où les médias de masse, la télévision et la publicité nous abreuve de violence, de convoitise, de luxure. Mais quand on sait respirer convenablement, on ressent vraiment, en son for intérieur, comment être pacifique, comment être attentif.

La respiration nous relie aux autres, pas seulement aux êtres humains, mais aussi aux animaux, aux arbres. Sans arbres, nous ne pouvons pas exister. Nous ne pouvons pas vivre sans les arbres, sans la terre mère. Et pourtant à l’heure actuelle, nous détruisons la terre. Nous considérons les arbres simplement comme des matières premières, que nous monnayons. Nous devons prendre conscience que les arbres sont sacrés, que la terre est sacrée, que l’eau est sacrée, que tous les animaux et les insectes sont sacrés. Nous aussi nous sommes sacrés. Mais nous ne devons en aucun cas nous considérer comme supérieurs aux autres.

Nous sommes inter-reliés. Les gens peuvent avoir du mal à adopter cette approche au début, mais asseyez-vous tranquillement, mettez-vous à respirer posément, et vous réaliserez alors que la chose la plus difficile à changer, c’est nous-mêmes. »

Question : Le bouddhisme est-elle une religion ? Est-ce un mode de vie, une philosophie, une science, ou bien est-ce simplement un remède auquel ont recours certains occidentaux pas très heureux en quête d’une voie nouvelle ? au fil des millénaires, le bouddhisme est apparu sous forme de divers courants, et vous avez ici différentes représentations de ce que le bouddhisme pourrait être.

« En occident, vous réfléchissez trop. Et vous parlez trop aussi. Vous savez, c’est en respirant profondément que le Buddha est devenu le Buddha. Vous tous vous respirez. Le Buddha a dit que la respiration est ce qu’il y a de plus important dans la vie. Si vous ne croyez pas le Buddha, arrêtez de respirer pendant 5 minutes. Ce travail sur la respiration ne veut pas dire que vous allez devenir un être spirituel, ou un guru. Ce dont nous avons besoin, ce sont des gens ordinaires, comme vous et moi. Ce qui va changer, grâce à la respiration, c’est que chaque jour, vous allez chercher à progresser. Chaque jour, vous allez chercher à apporter votre contribution. Chaque jour, vous allez sentir que l’on peut donner davantage que l’on prend. Et je pense que ça, c’est révolutionnaire. C’est ce qui va donner une gifle au capitalisme, qui va le saper.

Vous et moi, ne deviendrons pas le Buddha. En fait, Buddha veut dire « éveillé ». C’est tout. Nous pouvons tous nous éveiller. Quant au Nirvana, c’est l’état de sérénité. Tout simplement. Nous pouvons tous connaitre le Nirvana, nous pouvons tous être comme la Buddha, tout simplement, sans en faire quelque chose d’énorme.

On a fait du Buddha quelque chose d’énorme. On a fait du Christ quelque chose d’énorme. C’est pour ça que toutes les reliions échouent. On ne veut pas quelque chose d’énorme. On veut être quelque chose de petit, de lent, de naturel. N’importe qui peut mettre cela en pratique. Inutile d’être bouddhiste.

Si vous êtes chrétien, invitez le Christ en vous, puis expirez la bonté. C’est une technique toute simple. Une fois que vous faites cela, vous pouvez récuser le concept cartésien de l’occident, « cogito ergo sum » – « je pense donc je suis ». Le JE est devenu tellement proéminant, l’égoïsme, l’individualisme, et « cogito » – « je pense » se traduit concrètement par la compétition, la domination des autres. La domination des autres au sens large : pas seulement les autres êtres humains, mais l’autre sexe, les autres races, les autres animaux. C’est ce qui a cours en occident en ce moment.

Vous êtes en perpétuelle conquête, mais ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est que tous les êtes vivants cohabitent. Je crois que sur cette notion qui nous vient du coeur, nous pouvons restructurer notre conscience. Nous pouvons changer nos habitudes, nous pouvons changer notre discours, notre mode de pensée, nos actes. Voilà je crois la voie à suivre.

N’espérez rien de grand, s’en est fini de l’aire de la grandeur, s’en est fini de l’aire de l’héroïsme. Nous sommes maintenant à l’aire des petites gens. Ensemble, nous pouvons nous changer nous-mêmes, et changer le monde.

La beauté, dans le contexte bouddhiste, consiste à affronter la souffrance. Pas seulement la souffrance personnelle, ou sociale. La vérité et la beauté vont de pair. Le consumérisme, le capitalisme, nous conseillent de fuir la souffrance : acheter pour être heureux. Non, le bouddhisme nous dit : faites face à la souffrance, et déterminer la cause de la souffrance. Cela peut être la haine, la convoitise, ou l’illusion. La convoitise, c’est le capitalisme, le consumérisme. La haine, c’est le gouvernement tout puissant, le totalitarisme, le militarisme. Quant à l’illusion, si mes sens sont émoussés, c’est plutôt à cause du système éducatif, qui apprend aux gens à être malins, à utiliser leur tête plutôt que leur coeur.

La beauté, dans le bouddhisme, c’est comprendre la souffrance pour la surmonter. Vous pouvez y parvenir en puisant des informations en vous, mais vous avez aussi besoin de bons amis. Un bon camarade est la personne la plus importante dans votre vie. Pas l’argent, pas de succès, pas la gloire, mais les bons amis.

Le Buddha nous dit que les bons amis, c’est ce que l’on peut avoir de mieux. Un bon ami, c’est celui qui vous dit ce que vous ne voulez pas entendre. Cet ami, home ou femme, est la voix extérieure de votre conscience. Certains maitres bouddhistes croient tout savoir mais ils n’ont pas de bons amis. Le Dalaï Lama est quant à lui bienveillant envers les bons amis. Je lui dis toujours ce qu’il ne veut pas entendre. Je lui dis :  » Dalaï Lama, vous êtes trop grand maintenant voyons ». Et il me dit: « Oui oui Sulak , je suis un être humble ». C’est un homme formidable.

On a besoin de ça. Grâce aux bons amis, vous pouvez restructurer votre conscience. Et ensemble, avec nos bons amis, nous pouvons faire bouger les choses. Moi-même, j’ai fondé le Réseau International des Bouddhistes Engagés (International Network of Engaged Buddhists – http://www.inebnetwork.org/) il y a 20 ans. Avec de bons amis. De bons amis du Bhoutan, de bons amis d’Allemagne. Nous sommes tout petits, mais je crois que nous progressons.

Puisse la paix régner sur tout les êtres sensibles.

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